Traditions
Le four banal, le pain et le tour de rôle
Cuire son pain au four du seigneur était une obligation, pas un service. Le four est ensuite devenu communal, gratuit ou presque, et le calendrier collectif qu'il imposait a survécu à la redevance.
Le mot ne vient pas de « banal » au sens de sans intérêt. Il vient de la banalité, un droit seigneurial : sous l'Ancien Régime, les habitants étaient tenus de cuire leur pain au four du seigneur, moyennant redevance. Le four était entretenu par un fournier. Ce n'était donc pas un équipement mis à disposition, c'était un monopole, et il rapportait.
- Ancien Régimeobligation de cuire au four du seigneur, contre redevance
- XIXe et XXe sièclesgestion communale, usage gratuit ou symbolique
- Aujourd'huiaucun inventaire des fours de Samoëns dans les sources consultées
Un droit qui s'achetait et se vendait
Les droits seigneuriaux n'étaient pas une abstraction juridique dans cette vallée : ils changeaient de mains, et l'acte est daté. En 1540, Charles Jay, châtelain de Samoëns, rachète aux Faucigny-Lucinge les terres de Vallon, le château et les droits seigneuriaux qui y sont attachés. Le hameau où se trouve la ferme change ainsi de seigneur par une transaction.
Les sources ne détaillent pas quels droits précis étaient compris dans ce rachat, et rien ne permet d'affirmer qu'un four en faisait partie. Ce qu'elles établissent, c'est le cadre : à Samoëns comme ailleurs, ce type de prérogative se possédait, s'héritait et se négociait.
C'est ce qui rend la charte des franchises de 1438 lisible. Une franchise médiévale, ce sont des privilèges et des exemptions fiscales concédés à une communauté. Autrement dit, le contraire d'une banalité. Un village qui obtient des franchises obtient le droit de payer moins, ou de ne plus payer, ce qu'il payait avant.
Ce que le four imposait au calendrier
C'est le fait le plus concret que donnent les sources, et il change la façon de se représenter la chose. Au XIXe et au XXe siècle, quand la gestion devient communale et l'usage gratuit ou symbolique, la cuisson du pain se fait par allumage du four pour une semaine ou deux, avec un tour de rôle entre les familles.
On ne chauffait donc pas un four pour une fournée. Un four maçonné se comporte comme un mur épais : il met longtemps à monter en température, et longtemps à la perdre. Toute la chaleur accumulée dans sa masse est disponible pendant des heures après que le feu est tombé. Allumer pour une seule famille aurait gaspillé la plus grande part de cette chaleur, et le bois avec.
Le tour de rôle n'est donc pas d'abord une coutume, c'est une conséquence. La cuisson collective découle de l'inertie thermique de l'ouvrage, exactement comme le bassin de la fontaine découle du régime de l'eau dans un massif calcaire. La sociabilité vient après, et elle vient parce que le four l'impose.
Où étaient les fours de Samoëns
Ici commence ce que ce journal ne peut pas dire.
Les sources décrivent les hameaux de la commune comme ayant chacun leur chapelle, leurs fermes, parfois un four à pain et une fontaine collective. C'est la formule qui revient dans la description des neuf hameaux, et le mot « parfois » y est important : tous n'en avaient pas.
En revanche, aucune des sources rassemblées ici ne fournit d'inventaire des fours de Samoëns. Pas de liste, pas de localisation, pas de datation, pas de mention d'un four conservé ou remis en service. L'existence de fours banaux dans le patrimoine savoyard est documentée de façon générale ; leur inventaire dans cette commune ne l'est pas. Aucun four n'est donc nommé dans cet article, et c'est délibéré.
Un indice toponymique traîne, et il ne prouve rien. Le nom « Les Moulins » subsiste dans une appellation de rue du village, mais les sources ne permettent pas d'en faire un lieu d'équipement collectif identifié. Un nom de rue n'est pas une archive.
Le grain avant le pain
Ce qui est documenté, en revanche, c'est le maillon d'avant.
Le marché du mercredi est institué par lettres patentes du comte Amédée VI de Savoie en
- Pour l'abriter, le village a une halle,
la Grenette, dont le nom vient du grain qu'elle servait à protéger des intempéries, avec les semences. La même halle accueillait deux foires annuelles, des ventes aux enchères de printemps et des assemblées publiques.
La chaîne est donc complète, sauf en son dernier maillon : une commune qui a ses alpages depuis 1438, un marché depuis 1355, une halle pour le grain, et des fours dans certains hameaux dont on ne sait plus où ils étaient.
Ce qui a fait disparaître le tour de rôle
Les sources ne le disent pas pour Samoëns. Elles décrivent le passage de la banalité à la gestion communale, puis s'arrêtent. Ce qu'on peut mettre en regard, c'est la trajectoire générale des hameaux de la commune : ils vivaient de façon largement autonome par rapport au bourg, chacun avec son représentant au conseil municipal, et cette organisation a reculé. Le repère le plus net est la fermeture, en 1990, de l'école de Plampraz, dernière école de hameau en fonctionnement.
Un four collectif suppose des familles qui habitent là toute l'année et qui se répartissent des semaines. Quand le recensement de 2023 compte 77,1 % de résidences secondaires ou occasionnelles dans la commune, le tour de rôle n'a plus personne à faire tourner. La redevance seigneuriale avait disparu depuis longtemps ; c'est le voisinage permanent qui a manqué en dernier.
Sources : pages « Samoëns et ses hameaux » de l'office de tourisme ; articles « Samoëns » et « Patrimoine religieux de Samoëns » de Wikipédia en français ; savoie-mont-blanc.com pour la Grenette et le marché de 1355 ; fiche CAUE 74 du château de la Tour pour le rachat de 1540 ; données INSEE de la commune 74258.