Patrimoine
Les fontaines et les bassins de pierre
La vallée du Giffre reçoit six fois plus d'eau que la moyenne française. Elle est aussi bâtie sur un calcaire qui l'avale. Le bassin de pierre est la réponse à cette contradiction.
Une fontaine de hameau n'est pas un ornement. C'était le point d'eau, pour les gens et pour les bêtes, dans un habitat dispersé où chaque groupe de fermes devait se débrouiller seul. Les sources décrivent les fontaines-bassins en pierre comme un élément constant du paysage de hameau à Samoëns, au même titre que la chapelle et les fermes. Reste à comprendre pourquoi il a fallu les construire dans une vallée qui reçoit plus d'eau que presque partout ailleurs en France.
Beaucoup d'eau, et pas là où on l'attend
Le bassin du Giffre évacue 1 810 millimètres de lame d'eau par an, soit environ six fois la moyenne française. À Samoëns même, la moyenne 1971-2000 donne 1 213 millimètres de précipitations annuelles. L'eau n'est pas rare.
Elle est en revanche difficile à retenir, parce que le massif est calcaire. Le calcaire se dissout au contact d'une eau chargée en gaz carbonique : la roche s'ouvre, se creuse, et finit par conduire l'eau en profondeur plutôt qu'en surface. En surface, cela donne les lapiaz et les dolines. En profondeur, cela donne des réseaux. Le massif du Criou et du Folly, qui domine directement le village, compte plus de sept cents cavités cataloguées et environ trois cent cinquante entrées répertoriées.
Un traçage hydrogéologique mené en 1992 a suivi l'eau du gouffre Jean-Bernard jusqu'à sa sortie : elle ressort dans le lit du Clévieux, à 780 mètres d'altitude. C'est ce que fait la pluie dans ce massif. Elle disparaît en haut, circule à l'abri, et réapparaît ailleurs, à un endroit qu'on ne devine pas depuis la surface.
D'où le problème pratique d'un hameau : il pleut beaucoup, mais l'eau utilisable arrive à des points précis, et c'est là qu'on la capte.
Ce qu'un bassin servait
Trois usages, dans cet ordre d'importance pour une ferme de montagne.
Abreuver, d'abord. Au Vallon d'en Haut, les sources décrivent de nombreuses fermes disposées autour d'un bassin où venaient boire les troupeaux. Avec la fruitière, ce bassin est le second point fixe du hameau, et sa position explique celle des bâtiments plutôt que l'inverse.
Puiser, ensuite, pour la maison. Laver, enfin. Un bassin de fontaine est souvent compartimenté pour cette raison : on ne rince pas au même endroit qu'on remplit un seau. Les sources consultées ne décrivent pas ce détail pour Samoëns, et il n'est donc pas affirmé ici comme un fait local.
Ce qui est attesté à l'échelle de la commune, en revanche, c'est que chaque hameau de la commune avait sa fontaine collective, au même titre que sa chapelle et parfois son four à pain.
Ce que les sources donnent, fontaine par fontaine
Elles sont peu nombreuses à être documentées, et deux le sont précisément.
La fontaine aux bourneaux, dans le bourg, est datée de 1763 et inscrite au titre des monuments historiques depuis 2015. C'est la seule fontaine de la commune dont ce journal ait trouvé une date et un statut de protection.
La fontaine du Vallon d'en Bas présente un bassin rectangulaire orné de motifs rectangulaires et un écusson portant les lettres R.F., pour République française. Ces lettres n'ont aucun sens ici avant 1860, ce qui date l'ouvrage, ou au moins son écusson, sans qu'aucun chiffre soit gravé.
Les fontaines de la place du Gros Tilleul, enfin, ont été restaurées par Guillaume Bozonnet, l'un des deux tailleurs de pierre encore en activité dans la commune. Elles sont donc entretenues par le même métier que celui qui les a faites.
Pourquoi en pierre
Parce que c'était le matériau du pays et le métier du pays. À la fin du XVIIIe siècle, environ neuf hommes sur dix dans la vallée travaillaient la pierre. Tailler un bassin monolithe et son support demandait exactement les gestes que ces hommes allaient vendre à Annecy, à Bonneville ou sur les canaux de Bonaparte.
La toponymie garde une trace de cette rencontre entre l'eau et la carrière. La colonnade de pierre de la Grenette, la halle du marché, a été extraite au lieu-dit « Les Fontaines ». Les sources précisent que sa construction au XVIIIe siècle répondait aussi à des préoccupations d'hygiène propres à l'époque. Le même siècle voit donc la halle rebâtie en pierre et la fontaine aux bourneaux datée : l'eau et la propreté deviennent un sujet public.
Ce que les sources ne disent pas
Elles ne donnent ni la date de l'adduction d'eau à Samoëns, ni le nombre de fontaines de la commune, ni la façon dont leur entretien était organisé entre les familles d'un hameau. Ce sont trois questions qui auraient leur place ici et qui n'ont pas de réponse sourcée. Quiconque veut les traiter devra passer par les archives communales, pas par le web.
Ce qu'un bassin apprend sur un mur
Un bassin de pierre passe sa vie mouillé et gèle chaque hiver. C'est la condition la plus dure qu'on puisse imposer à un calcaire, et c'est exactement celle qu'on veut éviter à un mur de maison. L'eau augmente de volume en gelant, et un matériau saturé se desserre cycle après cycle.
Un bassin l'accepte parce qu'il est massif, remplaçable et sans autre fonction que de tenir de l'eau. Un mur de soixante-dix centimètres ne peut pas se le permettre : il doit rester capable de sécher par ses faces. La même pierre, deux ouvrages, deux régimes d'eau opposés.
Sources : articles « Fontaine de Samoëns », « Samoëns », « Karst » et « Gouffre Jean-Bernard » de Wikipédia en français ; page « Samoëns et ses hameaux » de l'office de tourisme ; savoie-mont-blanc.com pour la Grenette ; Groupe Spéléologique Vulcain pour les cavités du Criou ; article « Les deux derniers Frahans de Samoëns » de 123savoie.com.