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Patrimoine

Les linteaux gravés des maisons anciennes

Les tailleurs de pierre de la vallée sculptaient les linteaux des maisons, souvent avec une date. Cette date se lit facilement. Ce qu'elle date exactement est une autre question, et le village en donne plusieurs contre-exemples.

Le linteau est la pièce qui franchit une ouverture. Dans un mur de pierre épais, percer une porte ou une fenêtre revient à interrompre la maçonnerie et à reporter sur les côtés tout ce qu'elle portait au-dessus. Le linteau est ce qui rend l'interruption possible : un bloc unique, posé en travers, assez résistant pour reprendre la charge. C'est donc, sur toute la façade, la pierre la plus grosse et la plus soignée. Et c'est celle qu'on grave.

Ce que les sources attestent ici

Les tailleurs de pierre samoënards ornaient les linteaux de fenêtres et de portes de motifs végétaux sculptés et, souvent, de dates. Des linteaux de maisons du XIXe siècle subsistent notamment rue des Chanoines.

C'est peu, et il faut le dire tel quel. Aucune des sources rassemblées pour ce journal ne publie d'inventaire des linteaux gravés de la commune, ni de relevé des motifs. L'office de tourisme propose un livret intitulé « Circuits de la Pierre Sculptée » qui traite vraisemblablement la question ; ce document existe mais n'a pas pu être lu pour cet article. Ce qui suit ne prétend donc pas décrire un corpus. Il décrit une manière de lire.

Une date gravée date la pierre, pas toujours le bâtiment

C'est la règle de prudence, et le village fournit lui-même les contre-exemples.

Le portail de l'église Notre-Dame-de-l'Assomption est daté de 1555. Il porte les armoiries de deux ecclésiastiques du pays, Mgr Biord et le cardinal Gerdil. Or Gerdil est né à Samoëns le 23 juin 1718. Ses armes ne peuvent pas avoir été taillées en 1555 : elles ont été posées plus de cent cinquante ans après la date que porte le portail. Aucune des sources consultées n'explique quand ni pourquoi. Ce qui est certain, c'est qu'une seule pierre porte ici deux temps différents.

L'église entière fonctionne de la même façon. Elle est mentionnée pour la première fois en 1167, détruite en 1476, puis reconstruite par morceaux : porche et chapelle latérale droite en 1555, chœur en 1605, chapelle latérale gauche en 1621, sacristie en 1840. Cinq dates, un seul édifice, presque sept siècles d'écart entre la première et la dernière.

  • 1457fondation de la chapelle d'Etelley
  • 1555porche et chapelle latérale droite de l'église
  • 1605le chœur
  • 1621la chapelle latérale gauche
  • 1763la fontaine aux bourneaux
  • 1840la sacristie

La chapelle de Mathonex donne un troisième cas. Sa fondation est datée de 1656, mais le bâtiment a été reconstruit au début du XXe siècle. Une date de fondation n'est pas une date de construction, et aucune des deux n'est nécessairement celle de la pierre qu'on regarde.

La Grenette, enfin, est une construction du XVIIIe siècle dont la charpente a été refaite dans les années 1880, en laissant subsister des éléments d'origine. Le bâtiment est donc daté à deux niveaux, et les deux dates sont vraies.

Une date peut aussi être fausse

Pas fausse au sens du mensonge : fausse au sens de la transmission.

La chapelle Notre-Dame de la Compassion, qui se trouve aujourd'hui dans l'enceinte du jardin botanique, est datée du 19 août 1687 par un article de Wikipédia et de 1787 par un autre. Un siècle d'écart, entre deux pages de la même encyclopédie. Le plus probable est une coquille sur un chiffre, mais rien ne dit lequel. Ce journal donne les deux et ne tranche pas, comme il l'a fait pour la datation de la chapelle des Vallons.

Un chiffre gravé se lit mal quand la pierre est usée. Un chiffre recopié se lit mal quand personne ne retourne vérifier.

Ce qu'on peut dater autrement

Il existe une seconde manière de dater une pierre, et elle est parfois plus sûre que l'inscription : par ce que la pierre n'aurait pas pu porter avant.

La fontaine du Vallon d'en Bas porte un écusson aux lettres R.F., pour République française. Ces deux lettres n'ont aucun sens ici avant le rattachement de la Savoie à la France, en 1860. La fontaine, ou au moins son écusson, lui est donc postérieure, sans qu'aucune date soit gravée nulle part.

Le même raisonnement vaut pour un blason. Le sceau du conseil communal porte dès 1646 les armes encore en usage aujourd'hui. Une pierre qui porte ces armes est donc postérieure à leur adoption, et cela se déduit sans avoir besoin d'une inscription.

Ce qui se lit vraiment sur les façades

Deux choses sont attestées par les sources : des motifs végétaux, et des dates. C'est tout. Les initiales, les marques de tâcheron, les symboles religieux existent ailleurs dans l'architecture rurale, mais aucune des sources consultées ne les documente à Samoëns. Ils ne sont donc pas décrits ici.

Ce que les sources documentent en revanche, c'est pourquoi il y a tant de pierre taillée dans ce village plutôt que dans un autre. La vallée du Haut-Giffre est riche en calcaire, et à la fin du XVIIIe siècle, environ neuf hommes sur dix y travaillaient la pierre. Une façade gravée n'était pas un luxe importé : c'était le métier du voisin.

La pierre se grave encore

Le métier n'a pas complètement disparu. La presse régionale cite deux tailleurs de pierre encore en activité à Samoëns. L'un d'eux, Guillaume Bozonnet, a restauré les fontaines de la place du Gros Tilleul et la façade de l'office de tourisme. La Société des Maçons de Samoëns, qui se présente comme l'héritière de la confrérie des Quatre Couronnés fondée en 1659, organise depuis 2002 un symposium international de sculpture sur pierre, tous les deux ans.

Une pierre gravée aujourd'hui portera une date exacte. Dans deux cents ans, quelqu'un devra quand même vérifier si c'est celle du mur.

Sources : articles « Samoëns », « Église Notre-Dame-de-l'Assomption de Samoëns », « Patrimoine religieux de Samoëns » et « Fontaine de Samoëns » de Wikipédia en français ; savoie-mont-blanc.com pour les linteaux de la rue des Chanoines ; fiche « Société des maçons de Samoëns » de Patrimoine Aurhalpin ; article « Les deux derniers Frahans de Samoëns » de 123savoie.com.

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