Chalet Demi Lune

Histoire

Qui étaient les frahans, les tailleurs de pierre du Giffre

Une vallée agricole de haute montagne a exporté ses tailleurs de pierre pendant cinq siècles. Ils avaient une confrérie, une école de dessin et une langue à eux. Il en reste deux en activité.

Le mot ne vient pas du français. Frahan appartient au vocabulaire du mourmé, le parler que les gens de métier de la vallée du Giffre s'étaient construit, et il désigne le tailleur de pierre. Le même lexique nomme les deux autres corps de métier qui partaient avec lui : les khègnes, les maçons, et les bouscolins, les charpentiers. Le fait que ces trois mots existent dit déjà l'essentiel. Ce n'étaient pas des métiers exercés par quelques familles. C'était l'organisation économique d'une vallée entière.

1659fondation de la confrérie des Quatre Couronnés
9sur 10hommes de la vallée travaillaient la pierre à la fin du XVIIIe siècle
6 à 8moisd'absence par an au plus fort de l'émigration
2tailleurs de pierre encore en activité à Samoëns

Pourquoi cette vallée-là

Deux faits se rencontrent. Le Haut-Giffre est riche en calcaire, une pierre dure, et la vie agro-pastorale de montagne ne suffisait pas à faire vivre les familles. Les hommes sont donc allés vendre ailleurs le seul matériau que la vallée avait en excès, sous la forme d'un savoir-faire.

L'émigration saisonnière est attestée dès les XVe et XVIe siècles pour le travail du bois, puis elle s'étend à la maçonnerie et à la taille de pierre. Le rythme est celui du chantier et non celui de la ferme : on part quand le gel lâche, on rentre quand il revient. L'absence pouvait durer six à huit mois par an.

Combien ils étaient

Les chiffres qui circulent ne mesurent pas la même chose, et il vaut mieux les garder séparés que les fondre en un seul.

Une estimation avance jusqu'à neuf cents hommes partis en émigration saisonnière depuis l'ensemble de la vallée du Giffre. Une autre évalue à trois cent cinquante ou quatre cents le nombre de maçons partant de Samoëns seule. L'article « Mourmé » de Wikipédia avance, lui, qu'à la fin du XVIIIe siècle environ neuf hommes sur dix dans la vallée pratiquaient le travail de la pierre. Les trois chiffres ne portent ni sur le même territoire ni sur la même période, et rien n'oblige à choisir entre eux.

1659 : le métier se donne une règle

En 1659, les tailleurs de pierre de Samoëns transforment leur corporation en confrérie religieuse : la confrérie des Quatre Couronnés. Le nom vient des Quatuor Coronati, des martyrs chrétiens qui, selon la tradition hagiographique, refusèrent de sculpter la statue d'une idole pour l'empereur Dioclétien et furent mis à mort pour ce refus. Des sculpteurs qui prennent pour patrons des sculpteurs condamnés pour avoir refusé une commande : le choix est parlant.

La confrérie ne se contentait pas de défendre un métier. Elle menait des actions philanthropiques et prenait soin des malades. Elle formait les apprentis dans sa propre école de dessin. Elle entretenait une bibliothèque importante. Un corps de métier de montagne qui tient une école et une bibliothèque au XVIIe siècle, dans une vallée de deux mille habitants, ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait d'un syndicat d'artisans.

Où ils sont allés

Du XIVe au XIXe siècle, les chantiers attestés dessinent une carte qui déborde largement la Savoie. Les sources se recoupent sur les hôtels de ville d'Annecy et de Bonneville, sur l'église paroissiale de Ferney-Voltaire, sur la ville de Carouge près de Genève, sur le Sénat de Savoie à Chambéry, sur plusieurs forts de Vauban, et sur les canaux construits sous Bonaparte, en particulier le canal de Saint-Quentin et des travaux à Givors. La Pologne et la Louisiane reviennent aussi de façon régulière, sans qu'aucune source consultée ne nomme le chantier précis.

À Ferney-Voltaire, l'un d'eux devient architecte, puis maire de la commune. Son nom n'apparaît dans aucune des sources rassemblées ici, et il n'est donc pas donné.

Certains ne sont jamais rentrés. La mairie de Samoëns recense des familles parties fonder des entreprises de construction en Tarentaise, en Maurienne, en Saône-et-Loire, à Grenoble, à Besançon, à Gap, à Saint-Jean-de-Luz et à Rochefort-en-Aunis. Les commanditaires cités sont Vauban, Voltaire, Choiseul et Napoléon Bonaparte.

Ce qui les a fait disparaître

Le déclin tient à deux mouvements qui se renforcent, et qui se lisent tous les deux au milieu du XIXe siècle.

Le premier est social. Les entrepreneurs qui employaient des frahans se sédentarisent. Une entreprise installée n'a plus besoin d'équipes qui arrivent au printemps et repartent à l'automne. Avec le modèle saisonnier recule l'usage du mourmé, qui n'avait de sens qu'en déplacement.

Le second est matériel. Le ciment puis le béton se généralisent. Ils coûtent moins cher à mettre en œuvre, et un matériau qui se coule ne demande pas les hommes qu'un matériau qui se taille. La demande de taille de pierre traditionnelle s'effondre. Le mourmé s'éteint avec elle : une poignée de locuteurs au début du XXe siècle, plus aucun aujourd'hui.

Ce qu'il en reste

La confrérie n'a pas disparu, elle a changé de forme. La Société des Maçons de Samoëns se présente comme l'héritière de la confrérie des Quatre Couronnés créée en 1659. Elle organise depuis 2002 un symposium international de sculpture sur pierre, tous les deux ans, dont la première édition s'est tenue du 6 au 11 août 2002 et la huitième du 24 au 30 août 2019. Elle a reçu le Prix Savoir-Faire du Conseil régional en 2006, et elle propose des visites guidées avec les Guides du patrimoine des pays de Savoie.

Sur le terrain, la presse régionale cite deux artisans comme les deux derniers frahans de Samoëns encore en activité. Guillaume Bozonnet est installé depuis plus de trente ans dans une ancienne ferme familiale au hameau de Chévreret ; il a été formé auprès de Jean Biord, et il a restauré les fontaines de la place du Gros Tilleul ainsi que la façade de l'office de tourisme. Pierre Bianco a taillé, à sa résidence du Clos Moccand, une sphère de calcaire de deux cents kilos mise en rotation par la force de l'eau, inspirée des théories de Copernic.

Cela fait deux hommes pour un métier qui en occupait neuf sur dix.

Sources : articles « Frahans » et « Mourmé » de Wikipédia en français ; page « Au pays des Frahans » de la mairie de Samoëns ; page « Samoëns, terre des maîtres tailleurs de pierre » de l'office de tourisme ; fiche « Société des maçons de Samoëns » de Patrimoine Aurhalpin ; article « Les deux derniers Frahans de Samoëns » de 123savoie.com.

À lire ensuite

Histoire

Le mourmé, la langue secrète des tailleurs de pierre du Giffre

Neuf hommes sur dix taillaient la pierre dans cette vallée. Quand ils partaient travailler au loin, ils parlaient une langue que personne d'autre ne comprenait. Elle s'est éteinte avec l'arrivée du ciment.

6 min de lecture  →
Histoire

1860, l'année où la Savoie devient française

Samoëns a été sarde jusqu'en 1860. Le rattachement se joue en trois actes sur quatre mois, dont un vote de deux jours au résultat écrasant. Ce que les sources donnent, et ce qu'elles ne donnent pas à l'échelle du village.

8 min de lecture  →