Histoire
1860, l'année où la Savoie devient française
Samoëns a été sarde jusqu'en 1860. Le rattachement se joue en trois actes sur quatre mois, dont un vote de deux jours au résultat écrasant. Ce que les sources donnent, et ce qu'elles ne donnent pas à l'échelle du village.
Jusqu'en 1860, Samoëns appartient au duché de Savoie. Le passage à la France se fait en trois actes datés : un traité signé à Turin le 24 mars 1860, un plébiscite organisé les 22 et 23 avril, une cession officielle célébrée le 14 juin. Entre les deux premiers, il s'écoule un mois. Ce qui suit reprend ce calendrier, ce qui l'a préparé, et ce qu'il en reste de visible dans la vallée.
Ce que la Savoie était avant
Un duché, avec ses ducs, ses comtes et ses institutions propres, et Samoëns dedans depuis le Moyen Âge. Les dates locales le rappellent une à une. C'est le comte Amédée VI de Savoie qui institue le marché du mercredi par lettres patentes en 1355. C'est le duc Amédée VIII qui accorde aux habitants le droit d'élire leurs syndics puis les franchises de 1438. C'est le Sénat de Savoie, à Chambéry, qui figure parmi les chantiers des tailleurs de pierre de la vallée.
L'autorité religieuse, elle, venait de Genève. La première mention écrite de Samoëns, en 1167, est une charte de l'évêque de Genève accordant au bourg sa juridiction ecclésiastique. Jean-Pierre Biord, figure ecclésiastique du pays dont les armes figurent sur le portail de l'église, deviendra prince-évêque de Genève.
Cette position entre plusieurs pouvoirs a un coût. En 1476, un raid de cavalerie bernoise descendu du col de Joux Plane ravage le bourg, brûle l'église et le château. La halle du marché est rasée dans le même incendie.
Une première fois française
Le rattachement de 1860 n'est pas le premier passage sous autorité française. La Savoie a déjà été annexée par la France révolutionnaire, et l'épisode a laissé des traces matérielles à Samoëns.
L'église Notre-Dame-de-l'Assomption est désaffectée pendant la Révolution, et rendue au culte en 1802. Les quatre petites tourelles qui ornaient les angles du clocher sont abattues à la même période, remplacées par un toit plat. Le clocher qu'on voit aujourd'hui garde cette silhouette-là.
L'épisode a aussi coûté une tiare à un enfant du village. Jean-François Gerdil, né à Samoëns le 23 juin 1718, devenu cardinal, manque d'être élu pape au conclave de 1800. Sa candidature se heurte au veto du représentant des Habsbourg, opposé précisément en raison de l'annexion de la Savoie par la France révolutionnaire. Un vote romain se joue donc sur le statut d'un territoire alpin, et le Savoyard en fait les frais.
Plombières, Turin, un vote de deux jours
L'accord de 1860 se négocie entre Napoléon III et Camillo Cavour lors de l'entrevue de Plombières, en juillet 1858. Il est officialisé par le traité de Turin du 24 mars 1860.
Le rattachement est ensuite soumis à un plébiscite populaire. En Savoie, le vote se tient les 22 et 23 avril 1860. Le dépouillement donne 130 533 oui, 235 non, 34 bulletins nuls, et environ 5 000 abstentions selon les chiffres consultés. La cession des territoires est célébrée en grande pompe le 14 juin 1860.
Ce que le village y gagne, et ce qu'il y perd
Sur le papier, Samoëns entre dans un département, la Haute-Savoie, et dans un arrondissement, celui de Bonneville. C'est le cadre administratif toujours en vigueur.
Sur le terrain, la vallée avait de longue date un pied en France. Les tailleurs de pierre du Giffre travaillaient sur les fortifications de Vauban, sur les canaux ouverts sous Bonaparte, sur l'église paroissiale de Ferney-Voltaire. La frontière politique, ils la franchissaient chaque printemps depuis des générations. Le rattachement ne leur ouvre pas un marché : il supprime une formalité.
Le village avait aussi déjà ses institutions. Le château de la Tour est devenu la mairie en 1842, soit dix-huit ans avant de devenir une mairie française.
Devenir français, en revanche, c'est entrer dans le droit français. Les lois de 1874 puis de 1892 limitant le travail des enfants s'appliquent désormais ici, et elles font disparaître le vivier des petits ramoneurs savoyards, l'un des deux grands métiers d'émigration hivernale de la région avec le colportage. Une législation sociale votée à Paris met fin à une économie de montagne. C'est sans doute l'effet local le plus net de 1860, et il arrive avec quatorze ans de retard.
Ce que les sources ne disent pas
Elles ne donnent pas le résultat du vote à Samoëns. Le décompte cité plus haut porte sur la Savoie entière. Aucune des sources rassemblées pour ce journal ne descend à l'échelle de la commune, ni ne décrit la campagne qui a précédé le scrutin dans la vallée du Giffre. Une histoire locale du plébiscite reste donc à écrire, et elle ne s'écrira pas depuis Wikipédia.
Un détail matériel, cependant, garde la date. La fontaine du Vallon d'en Bas porte un écusson aux lettres R.F., pour République française, deux lettres qui ne veulent rien dire ici avant 1860. La fontaine, ou au moins son écusson, est donc postérieure au rattachement. C'est une façon de dater une pierre : par ce qu'elle n'aurait pas pu porter avant.
Une dernière trajectoire, pour finir sur une personne plutôt que sur un traité. Marie-Louise Jaÿ naît à Samoëns le 1er juillet 1838 et quitte le village à quinze ans pour aller travailler à Paris. Elle part donc sujette sarde, dans une capitale étrangère. Elle y fait fortune, et revient offrir à sa commune le jardin botanique de la Jaÿsinia, en
- Entre son départ et son retour, la frontière avait bougé sans qu'elle change de
place.
Sources : articles « Annexion de la Savoie à la France », « Samoëns », « Église Notre-Dame-de-l'Assomption de Samoëns » et « Marie-Louise Cognacq-Jaÿ » de Wikipédia en français ; 123savoie.com ; page histoire de Samoëns sur ialpes.com ; fiche CAUE 74 du château de la Tour ; patrimoines.savoie.fr pour l'émigration saisonnière et les lois de 1874 et 1892.