Chantier
Pourquoi on ne rénove pas un mur de pierre au ciment
Un mur ancien gère son humidité en la laissant s'évaporer par ses faces. Un enduit étanche la retient à l'intérieur. Ce qui arrive ensuite est lent, invisible pendant des années, et irréversible.
C'est l'erreur la plus fréquente sur le bâti ancien, et la plus coûteuse. Elle se commet avec les meilleures intentions : on refait un enduit qui s'effrite, on choisit un produit moderne, résistant, bien noté, et on aggrave en une saison un problème que le mur gérait tout seul depuis cent cinquante ans.
Comment un mur ancien reste sec
Un mur de pierre monté au XIXe siècle n'a pas de coupure de capillarité. Il n'y a rien, à sa base, qui empêche l'eau du sol de monter dans la maçonnerie. Ce n'est pas un oubli, c'est le principe : le mur est conçu pour être toujours un peu humide en bas et pour évacuer cette humidité par ses parements, à mesure qu'elle arrive.
L'équilibre tient tant que la quantité d'eau qui s'évapore par les faces est au moins égale à celle qui entre. Un mur de soixante-dix centimètres a beaucoup d'inertie et beaucoup de surface d'échange. Il encaisse.
Ce que fait le ciment
Un enduit au ciment est très peu perméable à la vapeur d'eau. On le mesure par un coefficient appelé mu : plus il est élevé, plus le matériau freine la vapeur. Un mortier de ciment se situe très au-dessus d'un enduit à la chaux. Concrètement, on vient de fermer la porte de sortie.
L'eau, elle, continue d'entrer. Trois conséquences s'enchaînent.
1. L'humidité monte plus haut
Bloquée en bas, l'eau cherche une sortie ailleurs. Elle progresse dans le mur jusqu'à trouver une zone encore perméable. C'est pour ça qu'on voit apparaître des auréoles à un mètre au-dessus de la zone qu'on venait justement de traiter.
2. Les sels cristallisent dans la pierre
L'eau qui circule dans une maçonnerie transporte des sels. Quand elle s'évapore en surface, les sels se déposent en surface : c'est le salpêtre, disgracieux mais bénin. Quand la surface est fermée, l'évaporation se fait à l'intérieur, derrière l'enduit, et les sels cristallisent dans la pierre elle-même. Le changement de volume fait éclater le matériau de l'intérieur. On ne voit rien pendant des années, puis l'enduit se décolle par plaques en emportant la surface de la pierre avec lui.
3. Le gel fait le reste
À 719 mètres d'altitude, un mur qui reste chargé en eau passe l'hiver à geler et dégeler. L'eau augmente de volume en gelant. Dans un mur qui sèche, ça ne se voit pas. Dans un mur saturé et fermé, chaque cycle desserre un peu plus la maçonnerie.
Il y a un deuxième problème, mécanique
Le ciment est plus dur et beaucoup moins souple que la pierre calcaire et que le mortier d'origine. Un mur ancien travaille : il bouge avec les saisons, avec les charges, avec le terrain. Un enduit souple accompagne ce mouvement. Un enduit rigide ne le peut pas, donc il fissure.
Et une fissure dans un enduit étanche est le pire des deux mondes : l'eau de pluie y entre par capillarité, puis se retrouve derrière une paroi qui l'empêche de ressortir. Un enduit ciment fissuré est plus nuisible qu'une absence totale d'enduit.
La règle générale du bâti ancien. Un revêtement doit toujours être plus tendre et plus perméable que son support. Le sacrifice, quand il y en a un, doit se produire dans l'enduit, qu'on refait, jamais dans la pierre, qu'on ne remplace pas.
Ce que fait la chaux
La chaux répond aux deux problèmes en même temps.
Elle est perméable à la vapeur. Le mur continue d'évacuer par ses parements, l'équilibre d'origine est conservé, les sels cristallisent en surface où ils sont sans conséquence.
Elle est plus tendre que la pierre. Elle encaisse les mouvements du mur, et lorsqu'elle finit par microfissurer, la chaux aérienne referme en partie ses fissures toute seule : elle carbonate lentement au contact du dioxyde de carbone de l'air, et ce processus continue pendant des années après la pose.
Elle est réversible. On peut la déposer sans arracher le parement, ce qui n'est jamais le cas d'un ciment bien accroché.
Le choix entre chaux aérienne et chaux hydraulique naturelle, le dosage et le nombre de couches ne se décident pas depuis un article : ça dépend de l'exposition, du support et de la région. C'est la compétence du maçon, et c'est pour ça qu'on en cherche un qui travaille couramment la chaux plutôt qu'un qui accepte d'en faire.
La même logique à l'intérieur
C'est le point que l'on rate le plus souvent, parce qu'on traite bien la façade puis on isole l'intérieur comme on isolerait une maison neuve.
Poser un isolant étanche à la vapeur contre la face intérieure d'un mur de pierre, avec un pare-vapeur, produit exactement le même effet qu'un enduit ciment à l'extérieur, en pire. Le mur n'est plus chauffé par l'intérieur, donc il est plus froid. Il est plus froid, donc la vapeur d'eau du logement s'y condense. Et elle s'y condense derrière un matériau qui l'empêche de repartir.
Les isolants compatibles avec un mur ancien sont ceux qui laissent passer la vapeur et qui supportent d'être humidifiés sans perdre leurs propriétés : fibre de bois, chaux-chanvre, liège, certains enduits isolants. Le principe est le même que dehors : tout ce qui sort du mur doit pouvoir y retourner.
Il y a un prix à payer, et il faut le dire. Sur le Chalet Demi Lune, l'isolation intérieure de murs de soixante-dix centimètres coûte sept mètres carrés de surface de plancher : deux cent quatre-vingt-onze mètres carrés projetés contre deux cent quatre-vingt-dix-huit existants. C'est le prix d'un mur qui tiendra encore un siècle.
En trois lignes
- Un mur ancien évacue son humidité par ses faces. Tout ce qui ferme ces faces le détruit, lentement.
- L'enduit doit être plus tendre et plus perméable que la pierre. La chaux l'est, le ciment ne l'est pas.
- La règle vaut aussi à l'intérieur : un isolant étanche produit le même dégât qu'un enduit étanche.
Article général sur le bâti ancien en pierre. Il ne remplace pas le diagnostic d'un professionnel sur un mur donné, et les préconisations de mise en œuvre relèvent du maçon.