Histoire
Le mourmé, la langue secrète des tailleurs de pierre du Giffre
Neuf hommes sur dix taillaient la pierre dans cette vallée. Quand ils partaient travailler au loin, ils parlaient une langue que personne d'autre ne comprenait. Elle s'est éteinte avec l'arrivée du ciment.
Il y a, dans l'histoire de cette vallée, un fait qu'on croirait inventé pour les besoins d'une brochure. Il ne l'est pas. Les tailleurs de pierre de Samoëns et des communes voisines ont parlé pendant deux siècles une langue construite par eux, pour eux, et incompréhensible à tout autre. Elle s'appelait le mourmé. Plus personne ne la parle.
Une vallée qui vivait de la pierre
Les tailleurs de pierre du Giffre s'appelaient les frahans. Ce n'était pas un métier parmi d'autres : à la fin du XVIIIe siècle, neuf hommes sur dix dans la vallée taillaient la pierre. C'était l'activité de la vallée, à peu près au sens où l'horlogerie a été celle du Jura.
Et ce n'était pas une activité locale. Du XIVe au XIXe siècle, les frahans sont partis travailler à travers l'Europe. On leur doit des chantiers qui n'ont rien à voir avec la Haute-Savoie : les hôtels de ville d'Annecy et de Bonneville, des églises, des ouvrages des fortifications de Vauban, des canaux creusés sous Napoléon. Ils partaient à la saison, en équipes, et revenaient.
Pourquoi une langue à soi
C'est cette vie-là qui explique le mourmé. Un métier de compagnons itinérants travaillant sur des chantiers étrangers, en concurrence avec d'autres équipes, avec des tours de main qui constituaient tout leur capital. Le mourmé se forge à partir du XVIIe siècle et il a une fonction précise : permettre de parler devant des tiers sans être compris.
On peut discuter d'un prix, d'un défaut dans un bloc, d'un commanditaire, à un mètre de la personne concernée. C'est un outil professionnel, au même titre qu'un ciseau. Les linguistes rangent ce type de parler dans la famille des argots de métier, dont le plus connu en France est celui des maçons de la Creuse.
Une précision d'honnêteté. On lit ici et là des listes de mots en mourmé. Nous n'en reproduisons aucun : le lexique de cette langue est un sujet de spécialistes, et nous préférons ne pas propager des formes que nous ne serions pas capables de sourcer. Ce qui suit s'en tient aux faits établis.
Ce qui l'a tuée
Le mourmé décline au milieu du XIXe siècle, pour deux raisons qui n'ont rien de mystérieux.
La première est sociale. Les entrepreneurs se sédentarisent. Le modèle de l'équipe qui part à la saison et revient laisse place à des entreprises installées. Une langue faite pour le voyage et le secret perd son emploi quand on ne voyage plus et qu'on travaille sous son propre nom.
La seconde est matérielle, et c'est celle qui nous intéresse ici. De nouveaux matériaux arrivent, moins coûteux à mettre en œuvre : le ciment, puis le béton. Un matériau qui se coule ne demande pas les mêmes hommes qu'un matériau qui se taille. La compétence qui valait un secret cesse d'être rare, puis cesse d'être demandée.
Au début du XXe siècle, il reste une dizaine de locuteurs. Aujourd'hui, plus aucun.
Ce que ça change pour un chantier, aujourd'hui
Le Chalet Demi Lune a des murs de soixante-dix centimètres de pierre de taille et de moellons au rez-de-jardin. Ces murs ont été montés par des gens de cette vallée, avec les techniques de cette vallée, à une époque où le ciment n'existait pas dans la construction courante.
Or un mur de ce type ne supporte pas le ciment. Pas pour des raisons de sentiment : pour des raisons physiques. Un enduit ciment est étanche à la vapeur d'eau. Posé sur une maçonnerie ancienne qui évacue son humidité par ses parements, il l'enferme, et l'humidité piégée détruit la pierre de l'intérieur, gel après gel. Nous détaillons le mécanisme ici. Ce qu'il faut employer, c'est de la chaux, qui laisse le mur respirer.
D'où une coïncidence qui n'est pas une figure de style. Le matériau qui a fait disparaître la langue des tailleurs de pierre de cette vallée est exactement celui que ce chantier doit refuser. Une contrainte technique et un fait historique se rencontrent sur le même mur.
C'est devenu la règle du chantier, et elle tient en trois mots : le mur doit respirer. Ni ciment, ni laine de verre. Tout ce qui sort du mur y retourne.
Où voir ce qu'ils ont laissé
Le village de Samoëns garde la trace de ces gens. Cinq immeubles y sont inscrits au titre des monuments historiques. Sur la place, le gros tilleul, planté au XVe siècle, est classé au titre des sites depuis 1909, et le marché se tient autour de lui le mercredi matin. Au-dessus du village, le jardin botanique alpin de la Jaÿsinia occupe cinq hectares en terrasses, avec ses murs de soutènement, ses escaliers et ses ponts, tous en pierre.
Sources : articles « Mourmé » et « Samoëns » de Wikipédia en français, consultés le 17 août 2026. Les données de la commune sur les immeubles inscrits et le classement du tilleul proviennent des mêmes articles.